Les matins - Dominique de villepin par franceculture
Le ministère turc des Affaires étrangères a fermement condamné le vote lundi soir par le Sénat français d’une proposition de loi pénalisant la négation du génocide arménien sous l’empire Ottoman. La Turquie dénonce un acte « irresponsable » de la part de la France…
Je suis pour ma part triste de cette dérive parlementaire. Non pas qu’il n’y ait pas matière à évoquer le génocide arménien, mais la véritable question est de savoir s’il faut légiférer sur la mémoire.
Je crois que c’est une erreur et que nous rentrons ainsi dans la boite à polémiques et sur des sujets aussi graves, nous avons besoin de tout, sauf de polémiques. Je ne peux que regretter cette décision.
Les menaces de sanctions de la Turquie envers la France vous paraissent crédibles ?
Tout ceci est à resituer dans un contexte plus vaste. Ce qui est raté depuis des années c’est notre relation avec ce grand pays qu’est la Turquie. Nous n’avons pas pris en compte la montée en puissance de la Turquie. Nous n’avons pas pris non plus en compte la capacité turque sur le plan diplomatique. Et c’est vrai aussi dans toute la région du Moyen-Orient.
Dans les relations internationales, la Turquie s’impose comme l’un des pays capable de dénouer un certain nombre de crises. On l’a vu sur l’Irak, on le voit actuellement sur la Syrie. La Turquie a un grand rôle à jouer, ce qui fait d’elle aujourd’hui une puissance incontournable.
On va parler de votre candidature Dominique de Villepin. A priori, vous n’avez pas d’espace, la majorité suit Nicolas Sarkozy, Le Centre « positionnel » est derrière François Bayrou, le Nouveau-Centre soutient Nicolas Sarkozy…Que vous reste-il comme créneau ? Ce n’est pas mon problème. La véritable question est de savoir ce que j’ai à dire.
Je vous entendais parler de l’Afghanistan. Je suis l’une des rares voix en France qui, depuis des années, dit qu’il faut que nous organisions notre retrait d’Afghanistan. Et qui non seulement le dit mais l’a fait. Quand j’étais Premier ministre, j’ai engagé avec Jacques Chirac le retrait des troupes françaises d’Afghanistan sur la base d’un constat très simple. C’est qu’aujourd’hui nous n’avons pas les moyens avec nos soldats de gagner cette guerre. Nos soldats sont perçus comme une force d’occupation.
Nous n’avons pas su changer de stratégie, comme par exemple, substituer au militaire une stratégie économique et sociale et nous n’avons pas non plus su mettre en place une stratégie régionale. Le résultat, c'est que la force d’intervention en Afghanistan est strictement une force d’intervention occidentale alors que nous aurions besoin d’associer les grands pays de la région, la Chine, l’Inde, la Russie, l’Iran. Il faut être capable de faire bouger les lignes si nous voulons trouver des solutions.
Et donc que la voix de l’expérience, que la voix de la conviction soit également présente dans cette campagne. Cela me paraît être la moindre des choses. On peut faire de grands discours au Bourget ou ailleurs mais la politique a besoin d’être en permanence nourrie par des visions et des expériences. C’est le rôle qui le mien dans cette campagne.
La force de conviction que vous revendiquez doit forcément trouver sa place au sein de nos institutions. Or, nos institutions ne vous offrent pas cet espace. Elles sont quand même bloquées et elles sont ce qu’elles sont parce que quelqu’un dont vous vous revendiquez souvent, le Général de Gaulle, a voulu qu’elles soient ainsi….
C’est la limite de nos institutions et la faute n’en est certainement pas au Général de Gaulle. Il a pensé nos institutions pour un temps de paix or, aujourd’hui nous sommes en temps de crise. Le système majoritaire est parfait quand tout va bien. Quand nous sommes en temps de crise, nous avons besoin de tous les français, pas uniquement de 51% d’entre eux.
Et c’est pour cela que nous avons besoin d’un gouvernement qui dépasse la simple majorité. Quand le président s’appuie sur une majorité présidentielle, on est vraiment dans le dévoiement de nos institutions. Voilà pourquoi je souhaite revenir à un président au-dessus des partis et qui gouverne pour l’ensemble des français….
Mais qu’est ce qui vous distingue de François Bayrou alors qui dit à peu près la même chose…
Ce qui me distingue de François Bayrou c’est que je ne reste pas dans l’ambiguïté. Je propose de profondes réformes de nos institutions. Quand je souhaite un gouvernement resserré de dix ministres, c’est une révision complète des missions de l’Etat. C’est l’occasion de repenser les objectifs de l’Etat.
Quand je parle de huit ou dix grandes régions métropolitaines, je revois en profondeur la décentralisation et le rôle de nos régions en rapport avec le pouvoir exécutif. Quand je parle de la fin total du cumul des mandats, c’est aussi l’idée qu’il faut profondément changer l’esprit de nos institutions, de la même façon et là nous sommes d’accord avec François Bayrou, sur la nécessité d’introduire une dose de proportionnelle pour les élections législatives. La refondation politique implique que nous disposions enfin de leviers.
J’ai un avantage par rapport à François Bayrou, c’est que j’ai été pendant sept ans Secrétaire général de l’Elysée, j’ai été à Matignon et je sais à quel point l’Etat est impuissant. La question n’est pas aujourd’hui de changer le président de la république de droite par un président de gauche ou par un président du centre. Rien ne changera. Même si vous appliquez à la lettre le discours du Bourget de François Hollande, est-ce que vous croyez sincèrement qu’il y aura un changement en profondeur dans les résultats qu’aura notre pays ?
Le discours de François Hollande était très intéressant. C’était un discours habile, qui avait même par moment des accents émouvant et qui allait dans le sens d’une des grandes traditions politiques française, celle de
l’égalité sociale.
Et cela fait du bien quand on a été longtemps à l’écoute de cette autre tradition qu’est la tradition libérale. Mais est-ce que ce discours intégrait la réalité d’aujourd’hui ? Ce discours nous a parlé des efforts qu’allaient devoir faire les français. Est-ce que ce discours nous a parlé de la crise ? Est-ce que ce discours nous à parler du monde. Je trouve fascinant de voir à quel point on peut faire de la politique en vase clos. La politique en France reste une bulle. Alors, les bulles, c’est comme les ballons ils peuvent être de couleurs, on peut y croire, le malheur c’est qu’à un moment donné ces bulles crèvent et qu’on revient à la triste réalité. Je n’aimerais pas qu’une nouvelle fois, les français soient menés en bateau.
Le président, lui, a bien l’intention de parler de la crise, dit-il, et de dire la vérité au français. ..Au bout du compte, au cas où vous ne serez pas au second tour, de qui vous sentez-vous le plus proche ?
Vous parlez à un homme qui n’a pas l’esprit partisan et qui ne l’a jamais eu. Je pense que la politique c’est être capable de bousculer un certain nombre de carcans. Ce qui est important aujourd’hui c’est de savoir comment nos hommes politiques, d’une manière générale dans cette campagne, vont être capables de sortir de leurs habitudes, de sortir du jeu de rôle, dans lequel notre système politique les maintient.
Il faut imposer dans cette campagne la réalité. C’est cela que ce jeu traditionnel de la vie politique qui consiste à dire « je vais vous dire la vérité»…ou devrais-je plutôt dire la «vérité si je mens » veut nous imposer. On connaît parfaitement ce jeu, c’est toujours la même chose…Chacun détient sa vérité, et c’est ma vérité contre la votre.
Je vais vous dire, ce petit jeu-là ne m’amuse pas. J’estime qu’il n’y a qu’une vérité aujourd’hui, c’est celle d’un pays qui souffre, d’un pays qui fait face à des menaces inexorables, et je veux savoir quel va être le chemin de la France face à la crise, et dans le monde. J’estime que la France a des atouts, et c’est cette vision que je veux défendre. Celle d’une France optimiste, enthousiaste. Cette chape de plomb qui pèse sur la politique française, je trouve qu’elle est éprouvante.
Une France optimiste dont 18 à 20% des habitants seraient prêts à voter pour le Front National. … certains disent qu’une le FN se banalise tandis qu’une partie de la droite se «lepénise»…De ce double mouvement pourrait naître un casse-tête politique bien plus douloureux encore pour la gauche que l’échec national qu’elle subit depuis des années….
C’est malheureusement l’un des risques. C’est de savoir si nous sommes définitivement déconnectés de la réalité. Est-ce que la politique à quelque chose à voir avec les réalités du monde ? Avec la réalité quotidienne des français ? Cette banalisation montre qu’il n’y a plus de limites…
Comment fait-on alors pour revenir à certaines limites ?
Tout simplement par l’expérience. A partir du moment où chacun peut dire ou faire n’importe quoi, les français n’ont plus de repères, plus de références, tout est possible. Malheureusement, la politique c’est extrêmement contraint. Il faut être capable en permanence d’utiliser les faibles leviers du pouvoir pour avancer.
Cela suppose le rassemblement des français, cela suppose de l’imagination et cela suppose sur chaque sujet d’inventer quelque chose. On voit à l’évidence que les hommes politiques français détiennent chacun une part de vérité, mais cela ne fait pas la vérité.
Il y a un message médiatique qui vous accompagne, à tort ou à raison. Et je vais vous le soumettre. Il y a cinq ans vous étiez Premier ministre. Vous étiez au cœur du pouvoir. Aujourd’hui vous passez pour être plus isolé. Comment vivez-vous cette solitude ?
Très bien car c’est cela la véritable aventure du pouvoir. Que l’on soit élu président de la république en son palais, demandez à Nicolas Sarkozy s’il ne se sent pas seul une fois la nuit tombé, que l’ont soit candidat de la gauche on est seul également. Toute la question est de savoir comment trouver ses repères. Si on n’est pas solide dans sa tête, solide dans ses convictions on ne peut pas avancer.
La question est de savoir comment faire de cette solitude quelque chose d’utile, comment on peut se dégager des intérêts particuliers, des intérêts communautaires et on voit bien que le drame français, au-delà de déclarer la guerre à la finance, c’est se dégager des intérêts particuliers. Ce n’est pas uniquement la grande finance internationale qui pèse sur la politique française, ce sont tous ces groupes, tous ces lobbys, tout ce qui fait qu’on oublie tout ce qui fait l’essence même de l’intérêt général.
Et c’est pour cela qu’à mon sens, la réhabilitation de l’Etat, la capacité de l’Etat, à retrouver le sens de sa mission, le sens du service public est une priorité. On le voit pour nos paysans et pour ceux qui vivent dans les zones rurales. Ils se sentent exclus des services publics et ils rêveraient de retrouver un certain nombre de services publics. Voilà le rôle de l’Etat : réinventer. Et on voit à quel point c’est difficile.
Vous faites valoir une parole libre et non partisane à la différence des candidats issus des partis. Mais cette posture, qui est la votre, est aussi une figure obligée des campagnes présidentielles. Chaque élection a ses iconoclastes – François Bayrou et vous-même en l’occurrence- Chaque élection a ses solitaires insoumis…Comment ne pas tomber dans le cliché inverse de ce que vous dénoncez ?
Ce qu’il faut garder en tête c’est la réhabilitation du citoyen. Le grand absent du débat politique français, c’est le citoyen. Un citoyen actif, un citoyen engagé. C’est dans ce sens que j’avais proposé la création d’un revenu citoyen, comme un moyen de se réapproprier une activité, c'est-à-dire la dignité. Il faut «réactiver » le citoyen. On voit à quel point dans l’histoire de France depuis la révolution, la liberté a capitulé devant la nécessité.
Aujourd’hui, il est important de retrouver cet esprit de liberté. Cet esprit capable de réinventer la politique. Bousculer les habitudes, bousculer les idées reçues. Questionner les propositions des politiques. Je ne crois pas que les français aient vocation à devenir un peuple de « groupies » de tel ou tel homme politique.
Les français l’ont été pour la majorité d’entre eux de Nicolas Sarkozy, l’ont été de Jacques Chirac, vont-ils l’être de François Hollande ? Et où cela nous conduit-ils ? Je demande plus de lucidité, plus de raison, plus de
questionnement et au bout du compte, plus d’amour de la France.
Une dernière question qui avait valu un «regard noir » à celle qui l’avait posé en son temps à Jacques Chirac…Vous irez jusqu’au bout Dominique de Villepin ?
Bien sur, oui. Jusqu’au bout de mon combat, jusqu’au bout de mes convictions. C’est cela la dignité d’un homme. Vous savez le combat politique n’a pas de sens si l’on s’arrête à mi-chemin. Cela montre la détermination de celui qui porte le message.
Vous avez lu le Tome II de la bande dessinée dont vous êtes le héros ?
Et bien écoutez, j’ai eu de la chance, puisqu’on me l’a envoyé…
Verbatim réalisé par Samir HAMLADJI
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